On me demande régulièrement en voyant mes photos combien de pixels possède mon boitier ou quelle caméra j’utilise. Plusieurs sont alors étonnés d’apprendre que, malgré mon appréciation pour le numérique, j’utilise encore très souvent le film. On me demande alors pourquoi, d’autant plus que j’ai la réputation d’être un “techie”, un branché du gadget, un allumé de l’électron. En réalité, c’est totalement faux, je suis un incurable nostalgique des carioles à boeuf et des fournaises au charbon, mais je digresse.
Donc, pourquoi le film? Pourquoi, me demande-t-on, pourquoi se casser le bicycle (les français de France, lisez “se battre les burettes”) avec tout le tralala de pellicule, développement, égratignures et poussière pour aboutir à une photo somme toute techniquement inférieure? Bonne question en effet. J’y ai donc réfléchi, et voici quelques éléments qui en ressortent, de ma profonde réflexion:
- Le film est éternel (mettons). J’ai encore dans ma cave des caisses pleines de négatifs datant des années 70 et 80, tous bien protégés dans leur enveloppe en polyester qualité archive. Mes arrières-arrières petits-enfants pourront les voir, les agrandir et sans doute se les télécharger directement dans le cerveau, si ça adonne. Je doute fort que ce soit le cas avec les fichiers RAW que je conserve soigneusement en faisant des backups fréquents sur DVD, en double car on ne sait jamais (vous faites comme moi, n’est-ce pas?). Pourquoi je doute? Pour la même raison qui fait que vous ne pouvez plus écouter ce précieux disque 78-tours de Raoul Jobin que vous a légué votre grand-père: la technologie pour lire ce format désuet est maintenant inaccessible. Donc, si vous n’avez pas enregistré votre 78-tours sur ruban magnétique dans les années 70 pour ensuite transférer le tout sur un PC avec une excellente carte de son dans les années 2,000, vous êtes cuit. Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part j’aurai des milliers de fichiers RAW à convertir, et il faudrait que mes enfants fassent de même, et ainsi de suite, pour chaque changement technologique. Je prends donc mes meilleurs clichés sur film (enfin j’essaie) et ils me remercieront les chéris de leur avoir épargné un tel fardeau.
- Le film est plus facile. Pardon? Oui, oui, vous avez bien lu. Voici le dilemne: pour faire de la bonne photo numérique, ça vous prend un boitier évolué avec des tas de pitons, de menus et de réglages. Ok, ok, j’entends tout de suite les protestations: “Moi j’ai fait une magnifique photo de mon chien Pitou avec ma petite caméra numérique Barbie à $49.95.” D’accord. Poursuivons. Donc, qui dit boitier évolué dit complexité de réglage et d’utilisation. Vous devez choisir la bonne balance des blancs, le bon ISO, le bon mode d’exposition, le bon mode d’autofocus, alouette. Vous ne me croyez pas? J’ai au total 29 pitons et des centaines de réglages par menus sur mon boitier Nikon D700 (que j’adore by the way). Mon vieux boitier Leica lui ne comporte que trois pitons (déclencheur, choix de vitesse, choix d’ISO) et zéro menu. Et la qualité des images Leica dépasse très souvent celles de Nikon. Ai-je besoin d’en dire plus? Bon, c’est vrai qu’une fois la photo prise, c’est plus de trouble avec le film, surtout si c’est pas Jean Coutu qui développe et agrandit. Ce qui m’amène à mon prochain point:
- Le film coûte des sous. Re-Pardon? En quoi serait-ce un avantage? La réponse en un mot: frugalité. Vous les jeunes n’en avez peut-être jamais fait l’expérience, mais le fait d’être limité à 36 poses, que chacune coûte de vrais sous en argent et qu’après le déclic il y aura tout un cirque de développement et d’agrandissement sont des incitatifs à la créativité, à la recherche de l’excellence et au dépassement de soi. Si tout le monde prenait ses photos sur film, il y aurait pas mal moins de grimaces épaisses sur Facebook et la planète ne s’en portereait que mieux. Même raisonnement: si tout le monde avait des ciné-caméras 16mm à film, y aurait pas mal moins de conneries sur YouTube. Bon, les équitables vont me dire en larmoyant que certains zillustres zartistes n’auraient pas vu le jour sans l’accessibilité du numérique. Je leur réponds: falabalah. Les véritables artistes trouvent toujours le moyen de s’exprimer, que ce soit en gravant dans de la pierre avec leurs ongles ou en donnant huit ans de leur vie pour repeindre le plafond de la Chapelle Sixtine. Les autres, on les oublie rapidement de toute façon.
Bon. Cela dit, je ne me passerais pas du numérique. Pour les événements sportifs, les shows ainsi que pour n’importe quoi avec un deadline, rien ne peut accoter la vitesse et la flexibilité du numérique. On est d’accord. Mais pour la photo de paysage, le portrait et n’importe quoi qui doit passer l’épreuve du temps, je préfère de loin mettre ça sur film.
