Le plaisir de naviguer avec Sylvio, Part III

J’ai quitté la Martinique avec des sentiments partagés. D’un côté j’en avais ras le bol de la grève, des magasins vides, des touristes bedonnants et des matins sans croissants. Et j’étais content de me retrouver enfin au large à bord de Brania, dans le bleu infini, bercé par le rythme calme de la longue houle. Mais j’étais tombé sous le charme de l’Île aux fleurs et j’aurais bien aimé vivre encore un peu auprès de ces gens attachants au sourire facile. J’aurais voulu m’arrêter, devenir photographe ou écrivain et couler le reste de mes jours dans cette chaude lumière, entre la menace du volcan et l’apaisement de la mer.

Voilà bien la tristesse de la vie de bateau. Toujours on repart, on quitte, on n’arrête pas de faire des petits deuils.

Arrivée en Dominique

Terre! La Dominique est en vue!

La première chose qui m’a saisi en approchant de la Dominique, c’est à quel point cette île est sauvage comparée au reste des Antilles. On dit que le Commonwealth of Dominica est “l’île-nature des Caraïbes”, et c’est tout-à-fait exact. Quelques petits villages ici et là, sans condos ni hotels. Que de hautes montagnes creusées de gorges profondes avec des falaises qui plongent abruptement dans l’océan. On recule dans le temps, vers une époque où l’homme faisait partie de la nature au lieu de la dominer. Et croyez-moi, ça fait beaucoup, beaucoup de bien.

Jason Harisson Wellington et son complice

Jason Harrisson Wellington (à droite) et son complice

Dominique Plaisance Accueil, c’est la micro-entreprise de Michel Boubou-la-Mer et Jason Harrisson Wellington. Si vous arrivez comme nous par le sud, vous ne pourrez pas leur échapper, n’essayez même pas. Mais aucun problème, ils sont drôles et charmants (en plus, selon Michèle, Harrisson est tout un pétard). Leur service courtois et personalisé vous permettra de découvrir les secrets de l’île sans tomber dans les pattes des arnaqueurs à touristes qui opèrent à terre. Et même si Harrisson a fait de la prison en Floride pour trafic d’armes avant d’être déporté vers son pays d’origine, c’est pas grave. Il a finalement trouvé Jésus et maintenant il vous aime et veut votre bien. Peace, man, no problem.

Les chutes Victoria

Sylvio et Harrisson ont vite sympathisé et nous ont concocté, sous l’effet combiné de la bière et du rhum, une expédition téméraire dans la jungle profonde qui occupe tout le centre de l’île. Nous partons donc le lendemain vers les légendaires chutes Victoria, à bord d’un vieux minivan Ford qui gravit en grinçant les chemins étroits en lacets. Et quand je dis étroits, je veux dire à peine larges comme une entrée de garage avec pas d’accotement du tout et des ravins de 200 mètres, juste là sous votre portière. Si étroits qu’on doive reculer jusqu’à une des rares maisons quand un camion arrive en sens inverse. Pour ajouter au stress, notre chauffeur très cool roule la pédale au tapis et nous explique les beautés de son île en nous regardant constamment par-dessus l’épaule, ne jetant un coup d’oeil sur la route que lorsqu’on lui crie “Watch out!”.
Bref, la promenade de la mort.

Il a fallu traverser et retraverser la rivière en furie une dizaine de fois

Il a fallu traverser et retraverser une douzaine de fois la rivière en furie

On a passé près de deux heures les dents serrées à risquer nos vies dans ce foutu tacot, pour finalement aboutir au fond d’un cul-de-sac en pleine jungle, à des kilomères de toute trace de civilisation. “Now you walk!” nous dit le chauffeur, qui reste confortablement assis dans son bazou à se rouler un gros joint. Il klaxonne deux longs coups et cinq minutes plus tard un type hirsute et décharné émerge torse nu des broussailles, avec à la main une machette longue comme ma jambe et un sourire fendu jusqu’aux oreilles. “This is Sammy. We call him ‘Crazy Sammy’. He guide you in da jungle, no problem.” nous dit le chauffeur dans un nuage de fumée bleue. Notre guide nous entraîne alors dans un petit sentier qui grimpe à pic le long du torrent, jouant de sa machette pour écarter les branches et les lianes humides, chantant de vielles chansons créoles et maugréant sans cesse contre les “goddamn” hommes blancs.

On a galoppé comme ça dans la jungle à essayer de rattraper Crazy Sammy pendant un autre deux heures, écrasés par la chaleur torride sous les cris moqueurs des perroquets. Il a fallu traverser le torrent une douzaine de fois, en glissant sur les roches invisibles dans le courant, pour finalement arriver fourbus au pied des chutes assourdissantes. Crazy Sammy était là, debout sur un rocher, agitant sa machette, hurlant par-dessus le tonnerre des chutes “Ha-ha-haaaa! God is pissing on you!!”  Alors, dans ce décor d’Indiana Jones avec lianes, grottes, serpents d’eau et tout le tralala, on a immédiatement réalisé que ça avait largement valu la peine de frôler la mort sur les routes en épingle et de risquer la noyade dans le torrent déchaîné. Les chutes Victoria sont une véritable merveille de la nature, et je suis modeste. C’est à couper le souffle, littéralement.

Un saut de 10 mètres dans le tourbillon des chutes Victoria

Les plus téméraires du groupe ont suivi Sammy et se sont mis à escalader la falaise et à sauter d’une dizaine de mètres sous la chute, comme font les cascadeurs dans les films. L’eau était fraîche et cristalline, une bénédiction après l’étuve des heures précédentes. La leçon du jour: il faut vivre dangereusement, et surtout prendre des photos pour se rappeler ensuite les folies qu’on a faites.

Souper chez les Rastas

Victor déguste la fricassée sans nom dans une calebasse avec de l'écroce comme ustensile

Victor déguste la fricassée sans nom dans une calebasse avec de l'écroce comme ustensile

Au retour des chutes, on a bifurqué dans le sentier et une heure plus tard on est arrivés dans une commune Rasta perdue au beau milieu de la forêt tropicale. Une cabane isolée, évidemment sans électricité, avec seulement de l’eau de pluie, un toit de tôle rouillée et un plancher de terre battue. De gentils rastas qui vivent en communion complète avec la nature. Végétariens, ils cultivent eux-mêmes tout ce qu’ils consomment (sauf la Budweiser, non c’est une blague. ils boivent de la Piton bien sûr!). Ils nous ont préparé une fricassée absolument délicieuse, qu’on a mangée dans des calebasses (coquille de melon séchée et durcie) en se servant de bouts d’écorce de noix de coco comme ustensiles. C’était succulent, mais évidemment, dans ma grande stupidité, j’ai oublié de demander la recette.

Moïse, le guérisseur Rasta, nous montre les bienfaits du roucou

Moïse, le guérisseur Rasta, nous montre les bienfaits du roucou

Malgré des conditions de vie que nous autres “civilisés” aurions tendance à juger précaires, les rastas étaient remarquablement vigoureux et débordants de vitalité. Moïse, le chamane de la commune, nous a dit qu’il y avait huit vieillards centenaires dans le petit village situé à quelques kilomètres en contrebas. Huit centenaires pour un village qui compte à peine une poignée d’habitants. “It’s the spirits of the jungle” dit-il. “All the plants you need are here since God’s creation.” Moïse a lui-même près de 85 ans et semble frais comme une rose, alors je le crois. En plus, le pot (la mari) pousse naturellement partout sur l’île et tout le monde en fume du matin au soir, alors ça explique peut-être pourquoi ils vivent si vieux.
En tout cas y sont pas stressés.

Roseau, la capitale

Le lendemain, on est allés se promener avec Sylvio, Yves et les enfants dans les rues chaotiques de Roseau, la capitale, un gros village d’à peine 20,000 habitants. Beaucoup de pauvreté, mais des gens chaleureux et souriants. Contrairement à chez nous, il y a ici une vraie solidarité, comme ce médecin qui a son bureau sur le trottoir et qui, deux jours par semaine, traite gratuitement les passants, autant riches que pauvres. Les plus gros problèmes: morsures d’insectes ou de serpents, grossesse imprévue, fractures, quelques rares cas de SIDA.

Une clinique médicale en plein air, sur le trottoir, à Roseau

Une clinique médicale en plein air, sur le trottoir, à Roseau

Le marché de Roseau est un véritable marché, c’est-à-dire que n’importe qui s’installe n’importe où au centre ville pour vendre ses affaires dans le chaos le plus total. Vous prenez vos oeufs à l’arrière d’un pickup qui offre aussi des parapluies et des ballons de soccer. Pour les meilleures tomates, c’est la petite vieille en chaise roulante qui vend aussi des sacs à main et des cellulaires. Vous cherchez un carburateur pour votre Ford Capri 1984? Demandez au jeune qui joue de l’accordéon devant son étal de fleurs coupées et de vieilles télés noir-et-blanc. S’il ne l’a pas avec lui, il va vous en trouver un pour le lendemain, c’est garanti! Il faudra juste éviter de lui demander où il l’a obtenu…

Le marché public de Roseau

Le marché public de Roseau

Roseau vit principalement de la visite des grands navires de croisière. Ils accostent au quai en eau profonde, au bout d’une longue jetée. Des tas de touristes grassouillets à la peau laiteuse en débarquent mais restent pour la plupart dans un rayon de cent mètres du navire. C’est là que sont entassés les beaux étalages de T-shirts et de bricoles, bien entendu tous fabriqués en Chine. Je demande à un jeune couple “Vous n’êtes pas intéressés à aller plus loin dans la ville et dans les montagnes, voir le vrai visage de cette île?”. Le type me répond, en serrant contre lui sa jeune épouse avec un air protecteur: “On nous a dit que c’était dangereux, qu’il valait mieux rester près du navire.” Il était totalement ahuri d’apprendre qu’on ramenait un voilier du Brésil et que j’avais entraîné ma fille de douze ans et mon fils de neuf ans au fond de la jungle dans un vieux bazou, pour visiter des chutes et manger chez des indigènes végétariens qui vivent en commune sous un toit de tôle et fument du pot à longueur de journée. “Oh.” (longue pause) “Ravis de vous avoir connus, dit-il. Je crois qu’il est temps pour nous de remonter à bord.”

Vers le nord

La mer est calme, c'est le temps pour Victor de pratiquer son pilotage

Au petit matin le jour suivant, nous hissons les voiles pour faire route au nord, car nous avons un avion à prendre dans quelques jours. Nous filons donc le long de la côte caraïbe sous un vent léger et sur une mer calme, nous arrêtant ici et là pour explorer une petite baie ou un récif de corail. Ce n’est qu’en fin d’après-midi que nous arrivons à destination.  Tout au nord de l’île, la rade de Portsmouth est lugubre: le village est gris, sale et parsemé de déchets. Plusieurs grosses épaves en décomposition jonchent les berges. De nombreux voiliers sont inertes au mouillage, visiblement abandonnés. C’est bizarre et inquiétant. À terre, nous découvrons un endroit sinistre. Il y a quelques habitants, mais tout le monde marche la tête basse, le regard fuyant, comme si une calamité s’était abattue sur le village. Au détour d’une rue déserte, Camille tombe sur une maison étrange, en ciment gris décoré de conches et de coquillages, et dont le propriétaire nous épie sans rien dire, debout immobile devant sa porte. On se croirait presque dans un film d’épouvante. Moins d’une heure après avoir débarqué, on rentre au bateau le moral à terre. Brrrr!

Une des nombreuses épaves qui pourissent dans la rade de Portsmouth

Une des nombreuses épaves qui pourissent dans la rade de Portsmouth

Le lendemain, même scénario. Il pleut à verse, les rues sont désertes, on a le frisson. On retourne à la chaleur de Brania pour jouer aux cartes et préparer notre dernier souper en compagnie de Sylvio. Notre séjour à bord a passé vite, beaucoup trop vite. On remplit nos sacs en silence, et à 4h du matin Sylvio vient nous mener au quai. Le taxi arrive à 4h30, on se regarde, bon vent, bonne route, c’est déjà tout. Sylvio se fond dans la nuit, seul. L’aéroport est de l’autre côté de l’île. Il faudra plus de deux heures de lacets et de gouffres pour s’y rendre, dans l’obscurité la plus totale, percée seulement de la faible lumière de l’unique phare du vieux taxi.

Quelques heures plus tard, notre petit avion survole la mer entre la Dominique et la Guadeloupe. Un voilier seul fonce, en cavale vers le nord. Est-ce Brania?

Nos routes se séparent. Au revoir, Brania!

Nos routes se séparent. Au revoir, Brania!

Mon coeur est avec toi, Sylvio Côté. Les enfants ne voulaient pas te quitter et dorénavant ils ne pourront voir un voilier sans penser à toi. Ils garderont toute leur vie le souvenir d’avoir pu partager ton aventure. Merci encore mille fois, et… Bon vent!

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