De Ste-Lucie à la Martinique
À Rodney Bay, un voilier français qui rentrait nous a bien avertis en pointant vers le large: “Grand frais!”. En clair, ça veut dire “Vous allez vous faire secouer”. Mais bon, pas le choix, faut y aller. En effet, ça brassait comme dans une laveuse industrielle. Le “Goliath” de la Ronde, c’est endormant à côté de ça. D’ailleurs, Camille, qui n’a jamais été malade ni à la Ronde ni en bateau, s’est joint à Michèle pour copieusement nourrir les poissons. Les deux seuls qui avaient du fun, c’est Victor, qui adore les manèges extrêmes, et Sylvio, qui au large irradie le bien-être de celui qui est pile dans son élément. Moi, ben, j’essayais tant bien que mal de lire le France Soir acheté à Rodney Bay et je trouvais les nouvelles des émeutes pas vraiment rassurantes…
Donc, après environ six heures de montagnes russes, nous voici dans la rade de Ste-Anne, au Cul-de-sac Marin, en Martinique. Hop dans le dinghy, j’emmène les enfants à la plage. Vous savez comment ça marche: si vous avez des enfants et que vous passez à moins d’un kilomètre d’une plage, ils ne vous laisseront pas le choix.
Ce qui est le fun dans les DOM-TOM français, c’est que toutes les plages sont publiques. Ce qui est moins le fun, c’est que justement tout le monde y va. Donc, y a du populo. Et comme c’est la grève générale, tout le monde blâme les maudits français à la peau blanche qui viennent du continent. Donc, même si nous pauvres québécois à la peau blanche n’y sommes pour rien, on n’est pas très bien accueillis. “Le restaurant est fermé, monsieur!” me dit sèchement la grosse madame tout en servant ses deux clients antillais qui me regardent d’un air hostile. OK, j’ai compris, bye. Mais comme dit le dicton, “Une mauvaise journée à la plage est meilleure qu’une bonne journée au travail”, alors c’est pas moi qui vais me plaindre les deux pieds dans le sable en plein février, grève ou pas. Anyway, comme c’est souvent le cas après une journée de mer agitée, on est tous endormis dès le coucher du soleil, à 18h30.
Ste-Anne, Martinique
Ste-Anne est un petit village martiniquais typique: un quai, une place, un église et un tas de petites boutiques et bistros sympathiques. Contrairement à hier, le problème ce matin est que tout est fermé. Pas un chat dans les rues, pas une âme dans l’église. À défaut de trouver du pain, on visite le très joli cimetière de Ste-Anne, où, comme dans la plupart des cimetières aux Antilles, on enterre les morts au-dessus du sol et non en dessous. En effet, les îles étant faites de pierre calcaire avec une couche de terre très mince, il est impossible de creuser une tombe assez profonde sans avoir à percer le roc. Contrairement à chez nous où les églises sont vides, ici la ferveur religieuse est bien vivante. Même les sépultures les plus modestes sont garnies de fleurs fraîches, d’inscriptions touchantes, de cartes de voeux et de regrets. Tout est propre et bien entretenu.
Yves et La Rencontre
De retour sur Brania, on découvre qu’il y a d’autres québécois ici, et pas piqués des vers à part ça! Yves Gaudreault de La Rencontre vient s’ancrer près de nous. Il arrive d’une traversée de l’Atlantique de 29 jours en solitaire, d’une seule traite depuis le Sénégal sur son minuscule Mirage 25. Et ce n’est rien: il a cassé son gouvernail dans le gros temps à 500 milles des côtes de Martinique. Je ne sais pas si vous savez ce que ça veut dire, être tout seul sur un tout petit bateau, balloté comme un bouchon à la dérive au milieu de l’océan, sans pouvoir avancer ni se diriger et sans personne pour venir à votre secours? En ce qui me concerne, j’aurais pogné les quételles assez vite. Lui, il a su garder tout son calme, il a réfléchi et après deux jours à la dérive il a réussi à se bricoler un safran avec les rames de son dinghy. Ça lui a pris deux autres semaines pour arriver, clopin-clopant, à 2-3 noeuds, dans une mer agitée…
“Heureusement, j’avais du cannage en masse!” me dit-il lorsque je lui demande s’il a eu peur de manquer de provisions. “Pis pour l’eau, ben ch’savais qu’y finit toujours par pleuvoir, fait que j’étais ben”. Les enfants se lient aussitôt d’amitié avec cet homme au grand coeur, simple et attachant. Pour Victor, c’est un modèle, et sa fierté atteint un comble lorsque le lendemain Yves lui confie la barre de La Rencontre pour naviguer dans la Passe des Fous, entre le rocher du Diamant et la côte, en route vers les Anses d’Arlet. Regardez la photo: il a l’air d’un vrai marin, sérieux, confiant, le regard sur l’horizon, tout juste neuf ans et demi le petit bonhomme (bon, j’avoue, le papa est un peu fier lui aussi).
Les anses d’Arlet
J’étais venu aux Anses d’Arlet avec ma blonde alors que Camille était encore bébé et la place n’a presque pas changé, sauf peut-être l’église qui est en restauration suite à l’ouragan de 2007. Le chic “Restaurant de la Plage” est encore là, et la bière française est toujours aussi poche. Il faisait vraiment chaud aux Anses d’Arlet, et j’ai regretté de ne pas avoir emporté plus de ma bière favorite, la Piton de Ste-Lucie, dont je fais activement la promotion dans l’espoir qu’ils vont un jour m’en envoyer gratis une caisse à Montréal (j’attends encore).
C’était aussi la grève aux Anses d’Arlet, mais ça paraissait moins, peut-être parce qu’il y a peu de touristes qui vont par là, ou qu’ils ont un faible pour les québécois. Bref c’est un joli village et on s’est sentis chez nous. Pas de char brulé sur la rue principale, pas de méchants qui fessent sur les touristes avec des crow-bar. Mais les épiceries sont vraiment, vraiment à sec. Même les frigos, tous vides, étaient débranchés les portes grandes ouvertes, histoire d’économiser un peu d’électricité. Pas moyen de rien trouver, sauf si vous avez besoin de savon à linge, ça il y en avait en masse, j’ai pas vraiment compris le rapport.
L’anse Noire
En soirée on est allé mouiller à l’Anse Noire, un endroit vraiment hors du commun que Sylvio et moi avions déjà exploré lors de voyages précédents. C’est une petite crique volcanique creusée par une éruption qui a bouleversé la Martinique il y a plusieurs centaines d’années. Les falaises sont faites de cendre volcanique pétrifiée, de lave et de roches vomies du centre de la Terre. Le sable est complètement noir, et il y flotte une odeur de Lucifer carbonisé, c’est assez saisissant et un petit peu lugubre. Heureusement, l’eau turquoise et cristalline, la végétation luxuriante et la gentillesse du propriétaire de l’unique maison de l’Anse en font un endroit très accueillant.
On peut plonger de très haut sur la falaise sans risque de toucher le fond (Yves le malade en a fait la démonstration), et Sylvio nous a entraînés dans de jolis sentiers qui sillonnent les environs uniquement peuplés de chèvres et de lézards. Un peu plus loin, une crevasse s’ouvre sur un bras de mer et mène à une grotte assez vaste. Yves, qui est instructeur de plongée sous-marine, a insisté pour nous y emmener en apnée. Il faut faire attention dans le goulot étroit de ne pas se faire jeter sur le corail par la houle, mais une fois passé cet obstacle, la grotte offre un spectacle unique avec de longues lianes qui tombent du plafond ouvert sur le ciel. Sous l’eau, ça grouillait de poissons de toutes sortes, mais malgré les efforts de Sylvio il a fallu se contenter de les regarder…
On est restés quelques jours comme ça à flâner au soleil, à jouer aux cartes et à taquiner les poissons dans la crique. Heureusement qu’on avait fait des provisions avant de quitter Ste-Lucie, parce que 1) la grève générale était vraiment générale et 2) c’est pas parce qu’on voit bien les poissons que c’est facile de les attraper. En clair: je suis aussi nul que Sylvio en chasse sous-marine…
En route pour St-Pierre et le volcan
À la fin de la semaine, on a mis le cap sur St-Pierre, au nord de la Martinique, en prévision de notre traversée en Dominique dans quelques jours. Tout le long de la côte, le paysage est époustouflant, et du large on peut apprécier à quel point le volcan a pu sculpter l’île au fil des siècles. St-Pierre est juste sous la Montagne Pelée et nous avons expliqué aux enfants que le village a été complètement détruit lors de l’éruption du 8 mai 1902.
Imaginez la catastrophe: plus de 30,000 morts en une seule journée! Il n’y a eu que deux survivants: Louis Auguste, protégé par les murs épais de la prison où il purgeait sa peine et Léon Compère, le cordonnier qui habitait aux confins du village. La prison est toujours là, derrière le théatre détruit. C’est un tout petit cachot, à peine plus grand qu’un garde-robe, avec une porte basse d’où on voit la mer. En y pénétrant, on imagine facilement ce que Louis Auguste a pu endurer, et qu’il raconte dans ses mémoires:
Il était 8 heures, on n’était pas encore venu m’apporter la ration du jour, quand tout à coup un bruit formidable se fit entendre. Tout le monde criait “Au secours! Je brûle! Je meurs!”. Au bout de cinq minutes, personne ne criait plus, excepté moi, lorsqu’une fumée se précipita avec violence par la petite fenêtre de ma porte. Cette fumée brûlait tellement que pendant un quart d’heure je sautais à droite, à gauche, en l’air, tout partout pour l’éviter. Après un quart d’ heure, c’était un silence affreux. J’écoutais, criant de venir me sauver, mais personne ne répondait. Alors j’ai pensé “Tout Saint-Pierre doit être écrasé sous le tremblement de terre, dans du feu”.
Il a passé trois jours et trois nuits dans son cachot, sans manger et n’ayant pour boire que l’eau de pluie qui suintait à travers son grillage. C’est le dimanche 11 mai dans l’après-midi que trois hommes du Morne Rouge qui parcouraient les ruines ont entendu ses plaintes et ont pu le délivrer. Il a été gracié par les autorités “pour son courage”…
Malheureusement, c’est déjà la fin de notre séjour en Martinique. Demain matin, nous hissons les voiles pour traverser vers la Dominique. Que nous réserve cette nouvelle destination? Trouverons-nous enfin du pain baguette? Vous le saurez en lisant samedi prochain le dernier épisode du “Plaisir de naviguer avec Sylvio, Part III“. Bonne semaine!












