Comme tout le monde, je profite de ce congé de Pâques pour relaxer, pour essayer d’oublier les nombreux soucis qui meublent ma vie trépidante d’urbain occidental. Mais dès que je ferme les yeux, c’est mon ami Sylvio que je vois, juste là devant moi. Il est debout à la barre de son fier Brania, scrutant l’horizon avec cet air serein et décontracté de l’homme qui a trouvé sa place dans le monde. Je suis monté à bord le mois dernier, et même si je suis de retour depuis quelques jours, je ne suis pas encore vraiment revenu. J’ai laissé un peu de mon âme sur Brania, et aujourd’hui, quand je suis seul dans le métro ou sur la route, j’ouvre une petite porte dans un coin de mon coeur, là où il y a la mer, Brania et mon ami Sylvio Côté.
J’ai connu Sylvio à l’aéroport Mirabel il y a environ dix ans. À l’époque, j’aidais Carl Mailhot à restaurer La Vlimeuse et en retour je lui avais demandé de m’accompagner à St-Martin pour me donner son avis sur un voilier en alu que je comptais acheter. Sylvio quant à lui s’en allait magasiner son premier quillard de haute mer, et c’est un hasard que nous ayons été sur le même vol. Il a cru reconnaître le légendaire Carl qui, intarissable, me racontait une autre de ses anecdotes plus ou moins salées. Se penchant vers moi, Sylvio m’a demandé à voix basse “Cou donc, c’est-tu LE Carl Mailhot ce gars-là?”. Je lui ai répondu: “Hélàs, oui. Pire que ça, le vol dure au minimum quatre heures!!”. Sylvio m’a regardé en voulant dire “Pauvre toi!”, et c’est à ce moment que j’ai craqué pour ce gars-là. Je l’ai aidé à choisir puis à ramener son voilier. Depuis nous avons navigué quelques fois ensemble et nous sommes toujours restés en contact.
Quand j’ai appris en janvier 2009 qu’il avait fait un sacré bout de chemin depuis l’Afrique jusqu’au Brésil et qu’il allait se retrouver seul à bord (son coéquipier Michel devant rentrer au Québec), je lui ai proposé d’aller le rejoindre pour l’aider à convoyer son Beneteau 461. Il se trouvait alors aux environs de Joao Pessoa (précisément: Lat 6.59.24 S, Lon 34.52.24 E), mer bleue, sable blanc, filles bronzées. Vous me connaissez: dans un cas comme ça, mon sac est prêt en vingt minutes. Bye-bye boss, on se verra dans un mois.
Les enfants et ma blonde ont rejoint Brania le 21 février à Ste-Lucie, au moment où on arrivait d’un cinq jours de mer depuis Tobago. Ste-Lucie était alors en pleine célébration du 30e anniversaire de son indépendance, et ça fêtait fort dans les rues de Castries. Du gros Western à pleine pine juste devant le mouillage, pas moyen de dormir! Appitoyé par ma détresse (je ne supporte pas le Western, vous êtes avertis), Sylvio a gentiment accepté de déplacer Brania en pleine nuit et sous l’averse pour aller mouiller un peu plus loin, dans une crique à l’abri des fêtards. Ça, c’est plus que de l’amitié, c’est un geste d’amour!
L’anse aux Pitons et la côte caraïbe de Ste-Lucie
Le lendemain, Michel s’envolait vers le nord et Brania reprenait la route du sud pour aller mouiller à la célèbre Anse des Pitons, au creux de la baie devant la Plantation Jalousie. L’anse des Pitons est un lieu culte des Antilles, avec ses deux pics rocheux de plus de 750m entourant une baie paradisiaque. C’est l’un des 176 sites du fameux Patrimoine Mondial de l’UNESCO, au même titre que l’Everest et l’île de Pâques. Avec un peu de courage (et un bon cardio), vous pouvez escalader l’un des deux pitons et contempler le paysage époustouflant. Vous allez immédiatement comprendre le choix de l’UNESCO.
En passsant, si vous avez les poches creuses et envie d’un séjour de rêve, la Plantation Jalousie est l’endroit parfait. À partir de seulement $750 US par nuit (repas non-compris), vous pouvez séjourner dans ce lieu mythique, jouir d’une une villa somptueuse et goûter une des meilleures cuisines du monde. Un vrai deal. Vous pouvez aussi faire comme nous et y aller en voilier, on sait tirer parti des bons spots sans casser la tirelire. En trois minutes le dinghy vous amène à terre et, privilège réservé aux marins, on vous laisse profiter gratuitement de la plage, de la terrasse et de la piscine, avec ses grands matelas king-size en coton et de beaux serveurs tout en blanc qui vous apportent des verres d’eau avec de la glace. Excellente façon de décompresser après la fatigue du convoyage. Coût total pour une nuit en voilier dans ce paradis: $15 pour le mooring. Une seule condition: il faut arriver assez tôt pour en trouver un, de mooring, car la Baie des Pitons est un sanctuaire marin où il est interdit de jeter l’ancre. Tôt, ça veut dire avant midi, un petit sacrifice qui vous permet d’économiser $735 US par nuit…
Après avoir payé le mooring, il nous restait assez de monnaie pour acheter un caisse de l’excellente bière Piton, brassée sur place avec l’eau des pluies tropicales et malheureusement impossible à trouver ailleurs au monde. Pendant qu’on en savourait une au coucher du soleil, les enfants faisaient leurs devoirs dans le cockpit. En effet, la direction de l’école et leurs profs avaient gentiment accepté de les laisser faire le voyage, mais à la condition de faire leurs devoirs tous les jours et de préparer une présentation devant la classe au retour. Je dois dire en toute honnêteté qu’ils ont réussi à tout faire, même si parfois papa devait insister un peu pour qu’ils se mettent au boulot…
Les jours suivants ont été ponctués d’arrêts tous plus idylliques les uns que les autres, même si plusieurs de ces endroits ont perdu leur caractère sauvage pour faire place aux condos. C’est malheureusement le cas de la baie de Marigot qui était autrefois un petit joyau tropical accessible seulement aux voiliers. Aujourd’hui, c’est envahi par les touristes, les compagnies de charter et les yachts de milliardaires.
Dès que nous approchons à moins de trois miles de la côte en vue d’un mouillage, les “bateaux mouches” comme Victor les appelle (parce qu’ils sont après nous comme des mouches) nous assaillent immédiatement pour nous proposer services, taxi et tout un éventail de camelote. Une fois arrivés, ils nous réveillent tôt le matin au mouillage pour nous vendre fruits, légumes et breloques à touristes. Le premier qui nous visite à l’aube me propose des mangues, et moi dans mon demi-sommeil je lui paye le prix qu’il demande. “Woah! Tu l’as pas pantoute.” me dit Sylvio, “Deal, deal en masse”. Un autre se présente avec des bananes, et comme de fait, Sylvio parvient à lui acheter toute sa cargaison pour un montant ridicule. “Tu vois, c’est facile.” Ben oui tiens. On a mangé des bananes à tous les repas pendant huit jours. Les enfants faisaient des cauchemars avec des bananes géantes qui les poursuivaient.
Nous passons le reste de la semaine à explorer les petites criques qui creusent la côte ouest de Ste-Lucie. La mer est presque toujours calme sous le vent des îles, c’est donc l’occasion idéale d’amariner notre jeune équipage. Camille a eu beaucoup d’expérience de mer dès son plus jeune âge (elle avait parcouru plus de 900 miles marins avant l’âge d’un an), mais Victor n’a pas eu cette chance. J’en profite pour lui apprendre les manoeuvres de base, les réglages du grément et comment sentir la magie du vent. Comme il a des devoirs de maths à faire, j’utilise les cartes marines et mes pointes sèches pour lui faire travailler angles et fractions. Le résultat est encourageant: il arrive à nous placer à moins d’un tiers de mile marin de notre point réel.
Retour à Rodney Bay
La semaine tire à sa fin et c’est le temps de faire un peu de route au nord. À Rodney Bay nous nous payons le luxe d’un quai à la marina afin de faire quelques ajustements au grément et embarquer des provisions avant de traverser vers la Martinique. Le bateau a fait plus de 8,000 miles marins depuis son départ du Québec il y a neuf mois, on en profite donc pour faire un bon ménage et les quelques réparations qui s’imposent. Il faut aussi passer aux douanes pour enregistrer la sortie de l’équipage.
À Rodney Bay, le bureau des douanes est juste à côté du café Internet, c’est donc l’endroit où les nouvelles importantes circulent, le plus souvent de navigateurs qui arrivent des autres îles. Ce jour-là, ils nous informent des malheurs qui s’abattent sur les îles françaises, victimes d’une pénurie aigüe causée par la grève générale qui dure depuis près d’un mois. “Plus de bouffe, plus d’essence, même plus de croissants!” disent-ils. Ouf! Quand les français manquent de croissants, ça veut dire que ça va vraiment très mal. Apparamment, il y a des émeutes la nuit, on brûle les voitures dans les rues, c’est le chaos. Paraît même qu’il y a des bandits qui s’en prennent aux touristes. “Si j’étais vous je n’irais pas par là” nous dit un capitaine français en exil forcé depuis deux semaines, “c’est très périlleux”.
Mais on n’a pas vraiment le choix. On doit remonter le bateau suffisamment au nord avant la saison des ouragans. Alors, nos escales dans les îles françaises seront-elles compromises? Va-t-on se faire tabasser par les émeutiers? Et surtout, qu’est-ce qu’on va faire sans baguettes ni croissants?? Lisez la suite palpitante mercredi dans “Le plaisir de naviguer avec Sylvio, Part II“.







